
19 mars 2020
Le confinement a été annoncé lundi soir. Nous sommes jeudi.
Lundi soir, le président Macron n’a pas prononcé ce mot terrible, sans doute pour éviter d’effrayer les gens, nous. Mais on avait tous vu ces stupéfiantes images venues de Chine, puis d’Italie : d’immenses avenues grises, absolument désertes, à Wuhan, et un ciel redevenu bleu, dégagé de la brume de pollution habituelle. On les plaignait vaguement, de si loin. Les plaignait-on vraiment d’ailleurs ? C’étaient eux qui l’avaient fabriqué, ou en tout cas c’était chez eux qu’il était né, apparu, qu’il avait surgi et proliféré, ce virus : le Coronavirus, le Covid 19, dont le nom nous était désormais aussi familier que celui d’un ennemi intime.
Quand ça a été le tour des Italiens, on s’est sentis plus empathiques. Rien à voir avec les Chinois. Les Italiens sont ces cousins chaleureux et sympa, de ces Européens du Sud avec qui nous nous sentons comme avec une famille élargie qui compterait des membres au tempérament extraverti. Bref les Italiens, ce n’était pas les Chinois. Et puis, si personne, ou presque ne connaissait Wuhan, tout le monde avait sa petite idée de ce à quoi ressemblait la vie dans l’Italie du Nord : les terrasses de café pleines et joyeusement bruyantes à l’heure de l’apéritif, une circulation désordonnée, les formes diverses que pouvait prendre la Dolce Vita. Alors qu’en Chine, la Dolce Vita, c’était inconcevable et finalement on en venait à se dire que là-bas, ils ne perdaient pas grand-chose à rester confinés chez eux. Et puis, ils avaient l’habitude d’obéir, de se conformer aux ordres d’un pouvoir autoritaire et n’avaient pas la moindre fantaisie.
Les Italiens c’était autre chose. Et pourtant voilà qu’ils étaient cloîtrés eux aussi, ne sortant plus que sur leur balcon pour y faire de la musique ensemble le soir. Oh c’était une musique bien artisanale et cacophonique. Tous n’étaient pas musiciens pour de vrai. Certains se contentaient de taper sur des casseroles mais ce tintamarre était gai, porteur d’espoir, de fraternité, et il résonnait dans les villes à l’heure de cet apéro qu’on ne pouvait plus partager.
Du coup, à les voir si déterminés à ne pas se laisser abattre, nous étions confiants pour eux et leur situation ne nous a pas laissé une seconde imaginer que nous serions très vite après eux confrontés à la même épreuve collective.
Nous aurions dû nous en douter pourtant. Il ne fallait pas être bien malin que ce virus allait se déplacer au-delà de la frontière. Mais non. C’est resté encore quelque temps très flou et très lointain, malgré l’immense trajet déjà parcouru de Wuhan à la Lombardie.
Et puis il y a eu les premiers cas en France, et les premiers morts. Rien de vraiment alarmant : les victimes étaient si âgées, ou bien déjà malades, souffrant déjà de plusieurs pathologies parfois, si bien que nul ne redoutait vraiment la contagion. En quelques jours pourtant un anglicisme a envahi les journaux télévisés : des « clusters » se sont formés. Dans l’est de la France, dans l’Oise. Lorsqu’on habite les Hauts de seine, l’Oise, c’est la porte à côté. Et toujours l’inquiétude se faisant attendre. Pendant une bonne semaine, nous sommes demeurés ainsi spectateurs, voyeurs même, de la détresse qui gagnait nos concitoyens.
A quel moment a-t-on pris conscience que ça sentait le roussi ? Je ne parviens pas à me le rappeler. Les journaux télévisés se sont mis à consacrer de plus en plus de temps à l’épidémie, pour finir par en faire le sujet exclusif. Là, on s’est dit que ça chauffait. Sauf que les morts étaient toujours des vieux et qu’on nous parlait pour les jeunes de symptômes proches de ceux de la grippe, rien de pire. Ne savaient-ils pas encore ? Ne voulaient-ils pas créer de panique, de « psychose » ? Difficile à dire.
20 mars 2020
Jour 4 du confinement
Six semaines de confinement. Les prévisions les plus pessimistes annoncent six semaines et nous ne sommes pas au bout de la première. C’est un chiffre impressionnante mais peu à peu, c’est comme si on ne s’étonnait plus. Après avoir manqué de prendre la mesure des choses, les avoir minimisées, on est comme curieux de voir jusqu’où elles vont aller. Le sentiment que tout ce qui se passe est irréel subsiste. Pourquoi ? Sans doute parce que les informations nous arrivent encore de manière indirecte. Parmi les 450 morts dénombrés à ce jour, pas un proche, ni d’ailleurs parmi les quelques 10000 malades.
Certes, il faut se rendre à l’évidence, la vie quotidienne est transformée : ces files d’attente devant le Monop ou la boulangerie, la façon dont les gens évitent de croiser le regard les uns des autres, soit par crainte d’y lire un aveu ou au contraire ou soupçon, les conversations téléphoniques qui avaient presque disparu de nos journées et qui y retrouvent une belle place, le souci que nous avons soudain de ne pas gâcher ce temps mort, de le ressusciter finalement. Tout ça est bien visible, palpable, et pourtant il nous faut plusieurs jours pour absorber, accepter l’idée que ce n’est pas une fiction, une dystopie semblable à celles que les scénaristes imaginent. Nous voilà punis d’en avoir trop regardé. Ma dernière en date : The Handmaid’s Tale. Quelle réussite ! J’ai été par cette histoire si superbement mise en scène. Tout comme « Years and Years » m’a captivée. En revanche, je ne suis pas allée au-delà de deux épisodes de « L’Effondrement ». Trop de tension, de réalisme. ET l’épidémie s’est déclenchée au moment même où je renonçais à regarder la suite. Comme si la réalité prenait le relais, voilà tout.
Je trouve que ce qui rend les choses irréelles, incroyables (au vrai sens du mot), c’est le caractère planétaire de la catastrophe. On nous prédit depuis une décennie ou plus les conséquences cataclysmique du réchauffement climatique et voilà que par une ironie du destin, c’est un autre fléau qui nous frappe, un qu’on n’a pas vu arriver ; On regardait ailleurs quand la maison brûlait, mais pas dans la direction du Covid 19 non plus. Et de la Chine on craignait déjà beaucoup de choses, mais pas celle-là.
A la maison, tout est calme et rythmé. Chacun est à sa tâche : Vincent, Reda et Rémi suivent leur emploi du temps scolaire presque comme si de rien n’était. Comme dit Vincent : « Nous, ça fait déjà six mois qu’on est confinés. » Anna, qui a toujours eu du ressort, des tas d’idées mais jamais assez de temps pour les concrétiser, se réjouit de pouvoir le faire. Elle est à sa table de travail elle aussi. Ludo ne lève pas le nez de son écran d’ordinateur, sans paraître le moins du monde en souffrir. C’est son rythme ordinaire à peu de choses près. La situation chez Bic est compliquée car les prévisions d’activité sont impossibles dans le contexte économique catastrophique qui se profile. Et pourtant on demande aux gestionnaires et aux financiers d’anticiper les événements, d’ajuster la stratégie afin de piloter le navire dans un brouillard plus épais que jamais.
C’est vrai que la vie du pays est ralentie, que d’aucuns s’en réjouissent bruyamment, à coups de « il était temps de réagir », « de reprendre le contrôle de nos existences de fous », ou de « c’est bon d’avoir enfin maille à partir avec l’ennui, le désœuvrement, le vide ». Mais ce sont des paroles de nantis qui savent que « coûte que coûte » ils percevront le même salaire en fin de mois. La vérité c’est que les entreprises vont fermer et licencier leur personnel. Que les emplois retrouvés vont de nouveau se perdre et que ce sera le cas dans tous les pays du monde.
Mais tout ça, ce sera plus tard. Pour l’hure, l’urgence est de ne pas attraper cette saleté. Je n’ai pas peur mais je suis déterminée à respecter les consignes. Il paraît que dans deux villes italiennes la contagion a été stoppée. Et en Chine, les gens recommencent à fréquenter les bars et les restaurants.
Sortirons-nous de cette aventure différents ? Je n’en suis pas sûre. Notre pays sera économiquement affaibli. Nous aurons été rappelés à notre condition fragile et nous aurons compris l’évidence : que de nouveaux ennemis peuvent surgir du néant, sans qu’il soit possible de le prévoir, à tout moment, en tout endroit du globe et que nous habitons un bien petite planète pour qu’il soit si facile et si rapide de l’envahir ainsi.
Hier je me suis fait agresser dans ma rue, devant chez nous. Je rentrais des courses en tirant d’une main la poubelle qu’il fallait rentrer et de l’autre mon caddie chargé de provisions. J’avais l’oreille collée à mon téléphone, j’étais en conversation avec Nany, lorsqu’un grand type jeune, noir, s’est approché de moi et m’a demandé de quoi manger. J’ai éludé sa question, concentrée sur ma conversation. Il a fait encore deux pas dans ma direction et j’ai pris peur en comprenant alors qu’il allait porter la main sur moi. J’ai protesté puis me suis mise à hurler « Au secours » de toutes mes forces, à appeler Ludo. Le type a enfoncé sa main dans mon col et il a arraché la chaîne en or que je portais autour du cou, un cadeau offert par ma grand-mère il y a peut-être 35 ans. Il est parti très vite et les voisins, Vincent, Ludo et Anna sont sortis juste après. Le temps que j’explique, il était hors de vue, échappé par la rue Henri Barbusse. Ludo a tenté de le poursuivre et s’en est pris à un autre type, grand et noir lui aussi. Mais le type a nié : il était en train de faire un footing et a vu, oui, le gars qui le dépassait en courant. J’ai eu honte un instant d’avoir confondu les deux hommes. Bref, nous sommes rentrés après avoir chaleureusement remercié nos voisins. Nous les connaissons à peine et il aura fallu attendre d’être coincés chacun chez soi pour que nous nous rencontrions vraiment : des gens bien dont la réaction a été courageuse et généreuse. Ce matin j’ai glissé un petit mot dans leur boite aux lettres auquel ils ont répondu un peu plus tard. Je voulais leur donner des nouvelles et prendre aussi des leurs car le voisin avait dit avoir de la fièvre. Il va mieux, n’a plus de fièvre, ce n’était donc peut-être pas le virus.
Que c’est étrange cette suite d’événements, non ?
21 mars 2020
Jour 5 du confinement
Il s’est remis à faire froid. C’est sans doute bon pour l’opération de confinement en cours. Le ciel bas et le vent glacé n’ont pas engagé les gens à sortir de chez eux, à la différence des trois derniers jours. Jusqu’ici on avait bien des regrets de manquer la douceur du début de printemps. Il avait fait si beau que c’était presque une torture de ne pas être dans les rues ou dans les parcs. D’ailleurs les Français s’étaient montrés « indisciplinés », « dénués de sens civique », « irresponsables », « inconscients », comme l’avaient martelé les autorités médicales et politiques. La météo sera donc plus favorable dans les jours qui viennent.
Je suis allée ce matin au marché de Bois Colombes, pour la dernière fois avant la fermeture. Quel dommage ! Et quelle situation catastrophique pour les maraîchers qui se crèvent à la tâche ! Comment vont-ils organiser l’écoulement de leur marchandise ? Que nous sommes privilégiés en comparaison !
Les garçons nous ont bien fait rire ce soir à table. Réda avec sa voix grave et son parler lent, coloré par un fort accent du Maroc. J’aimerais savoir à quel point le surprend notre vie, notre mode de communication, notre cuisine familiale, et tout ce qui est différent de ce qu’il connaît. Et Rémi, le rire saccadé, aigu et si communicatif, la conversation facile et enjouée. Avec Vincent ils forment un trio parfaitement équilibré, si différents qu’ils sont et sans doute complémentaires. Ils sont tellement investis dans leur travail que l’on ne perçoit aucune tension entre eux, mais seulement une saine camaraderie. Et leurs anecdotes d’internat sont hilarantes. Nous passons des moments vraiment réjouissants à table, dont même Anna a l’air ravie. Comme si nous étions largement dédommagés de l’inconvénient d’être confinés par cette compagnie inespérée. Ils sont intelligents, intéressants, charmants, chacun à sa manière. Ils font ma totale admiration. Aucune posture, aucune vanité. L’on sent chez chacun d’eux beaucoup de profondeur et de réflexion. Ce partage est magnifique et sans doute ce que je retiendrai de plus cher à la fin de cette aventure.
Il est inouï de se dire que rien de ce qui nous arrive n’était prévisible. C’est une de ces mauvaises surprises que la vie tient en réserve. Mais celle-ci est d’un ampleur inimaginable. Ce soir un milliard d’êtres humains sont confinés. Un milliard partout sur la planète ! A cause d’un virus invisible et ravageur qui se déplace à une allure galopante à travers pays , continents, mers et océans, empruntant toutes les voies, aériennes, maritimes et terrestres, infiltrant gares et aéroports fermés trop tard.
Combien de temps tout ceci va-t-il durer ? La question est sur toutes les lèvres et bien sûr personne n’a la réponse. En revanche chacun peu à peu se résigne, dans un grand élan de sagesse collective. Il faut vivre chaque jour sans penser à un quelconque décompte. Nous sommes des prisonniers qui ignorent à la fois la nature de leur faute et la durée de leur peine.
Nous nous poserons la question de l’endroit où poursuivre notre séjour confiné s’il y a lieu de le faire. Pour l’heure nous sommes plutôt bien et voyons tous de l’agrément à cette vie commune. Je me dis même que je suis chanceuse, comparée aux parents de Reda et Rémi qui eux ne connaissent pas ce partage.
Une des choses, des impressions étranges est l’absence de repères dans la semaine. Le temps s’écoule sans aucune des limites familières, hors cadre. Il faut mettre en place des stratégies de scansion des heures, de division de la journée, faute de quoi l’on est dans un continuum où il serait aisé de perdre tout repère.
22 mars 2020
Jour 6 du confinement
Les journées passent vite et se remplissent de petits moments, de beaux échanges, de discussions graves ou légères. Nous nous entendons tous bien et aucune tension ne s’est fait sentir jusqu’ici. A condition de ne pas écouter en continu les nouvelles qui nous parviennent de France et du monde car alors le vertige prend le dessus et l’incompréhension face à ce tsunami planétaire.
Aujourd’hui nous avons même dansé. Il faut parvenir à brûler de l’énergie sans sortir de chez soi. Je ne peux plus faire mes 40 mn de vélo quotidiennes, je ne marche quasiment plus et je ne parviens pas à me discipliner pour faire de la gym dans la maison, contrairement à Anna qui enchaîne footings réduits, entraînements à la boxe et séances de corde à sauter. Elle a une capacité d’adaptation exceptionnelle et un tempérament archi positif.
Ce soir, à 19h nous avons organisé un moment de retrouvailles par écran interposé entre Toulouse où se trouvent Maman d’un côté, Philippe d’un autre, et Sarh et Romain encore ailleurs, Asnières, l’Angleterre, Plévenon, Chatou, Hossegor et Paris. Tous les cousins étaient contents de se parler et Mando ravie de les apercevoir. Philippe me fait de la peine. Il n’a pas l’âge de se retrouver comme ça tout seul. Je n’ai pas demandé pourquoi ses enfants ne s’étaient pas installés chez lui mais je trouve ça tellement dommage. Leur famille est complètement éparpillée.
Ce soir j’ai parlé au téléphone avec la mère de Reda, visiblement éprouvée par l’absence de son fils et l’ignorance du moment où il pourra rejoindre le Maroc. Elle m’a remerciée dix fois pour ce que je faisais pour lui, cette gentillesse et cet amour que je lui donnais. Inch’ Allah nous ferons connaissance et elle pourra me remercier (sic). C’est une jolie surprise de la vie ce séjour de Reda et Rémi chez nous. Et puis nous avons désormais des amis marocains !
A part ça ce fut un drôle de weekend que Ludo a presque entièrement consacré à son travail. Il n’a jamais travaillé autant je crois. Et moi je suis enfin venue à bout de mes copies de concours blanc. J’ai demain matin mon dernier cours avec mes étudiants de deuxième année. Ils doivent être dans un drôle d’état, dans l’incertitude totale par rapport à la tenue ou non de ce concours qu’ils préparent depuis deux ans. Heureusement la plupart d’entre eux a des visées autres que l’ENS et du coup leur inquiétude doit être moins grande. Finalement on peut se dire qu’il est nécessaire de continuer « business as usual » afin de vivre au mieux cet épisode anxiogène. C’est ce que font mes trois garçons ici. Ou alors considérer que le travail et les considérations qui vont avec pèsent bien peu en comparaison du fléau inédit qui nous accable. Que cette « continuité pédagogique vaille que vaille semble tout à coup assez vaine et que nos jeunes feraient mieux de… Non. En écrivant ces mots je change d’avis et il m’apparaît avec clarté que maintenir le cadre est la meilleure chose à faire pour le bon équilibre psychologique de tout le monde. Et puis, tout cela aura bien une fin !
Ce que je redoute, comme beaucoup, c’est l’état de délabrement économique dans lequel notre monde va se trouver ensuite. Il ne faut pas être bien malin pour comprendre que ce coup de frein général va être la cause de bien des souffrances et des situations de détresse. Alors, d’aucuns claironnent, bravaches, que nous renaîtrons dans un monde transformé, que cela nous aura servi de leçon, etc… Moi je pense que nous n’apprendrons pas grand chose de cette expérience, à part peut-être que toute pandémie est redoutable et nos moyens pas partout suffisants face à la brutalité de son surgissement.
23 mars 2020
Jour 7 du confinement
Ludo travaille encore. Il est plus de 23 heures. Il travaille 14 ou 15 heures par jour, et pour ne faire que des choses inutiles, nous dit-il. Des simulations, des projections dans l’avenir afin d’aider son client, l’entreprise, Bic, à prendre les meilleurs décisions par ces temps houleux. Il est resté devant son ordinateur toutes ces heures durant. J’admire sa force de travail, sa persévérance. Mais pourvu que, contrairement à ce qu’il prétend, ses efforts ne soient pas vains ! Les garçons eux aussi ont une discipline de fer et un rythme soutenu. Ils s’entraident, se stimulent, se complètent. J’ai moi-même eu une journée très remplie : un cours en visio avec les terminale L, qui les a au moins forcés à démarrer leur semaine en se conformant à l’horaire habituel du lundi, puis un rendez-vous un peu loupé avec mes étudiants de seconde année de prépa. C’était leur dernier cours avant la période de révision. Or personne n’est en mesure de dire si le concours va avoir lieu. Il sera forcément reporté. L’avenir proche est si plein d’incertitude !
Je n’ai pas voulu regarder les infos de 20 h aujourd’hui. Ce n’est pas bon d’écouter quotidiennement la sinistre litanie des morts : en Italie, on a dépassé les 6000. La France est loin derrière mais plus de 350 victimes ont été recensées ces dernières 24 heures.
J’ai passé toute la seconde partie de l’après-midi avec Fred et Nathalie afin de finaliser nos appréciations dans les dossiers des élèves de Terminale. Nous nous donnons un mal fou, pesons chaque mot et discutons avec soin du profil et des chances de succès de tous nos élèves. S’ils avaient la moindre idée de tout ce travail, certains se montreraient plus reconnaissants.
Cette tâche finie, je me suis consacrée à la préparation du dîner, comme chaque soir. C’est ma mission dans notre organisation de vie. Et elle est assez lourde. Je pense pourtant être la mieux à même de l’accomplir. Les stocks s’écoulent plutôt vite à 6 à table avec de solides gaillards comme Rémi ! Demain je serai obligée de sortir pour le ravitaillement. Je ne suis pas sortie depuis plus de 24 heures. C’est fou !
Reda, qui est allé faire une brève virée au Monoprix, nous a rapporté qu’il y avait encore pas mal de monde dans la rue et une longue file d’attente devant le magasin. Mais à quoi pensent donc les gens ? Macron se dit opposé à l’idée d’un confinement total comme en Chine. Nous saurons vite s’il faut déplorer ce choix de notre président. Sans doute de toute façon n’y aurait-il pas en France les mêmes moyens de faire régner un tel ordre, d’imposer une telle discipline. C’est le privilège des régimes autoritaires d’y parvenir.
Encore une fois je ne sui pas arrivée à m’astreindre à faire de l’exercice physique. Je n’ai pas non plus eu le temps de démarrer la lecture d’un livre. Le travail du lycée et l’intendance de la maison m’occupent trop.
Ce soir, pour la première fois, j’ai regardé un film : La Vérité de Henri- Georges Clouzot, réalisé en 1960, avec Brigitte bardot et Sami Frey. Un film de prétoire, avec Bardot en meurtrière de son amant. Intéressant pour la beauté sauvage et féline de Bardot qui était tout de même prisonnière de son physique. Nous sommes tous prisonniers de quelque chose.
24 mars 2020
Jour 8 du confinement
Bardot n’a pas dû être heureuse de se voir confier toujours ces rôles de femme dont l’ensorcelante beauté ne fait que le malheur des hommes.
La journée a commencé tôt, comme d’habitude. Je me réveille invariablement entre 7h et 7h 15. C’est mon rythme. J’ai attendu pour sortir que le Monoprix soit ouvert. Je pensais être en avance en arrivant vers 8H30 mais il y avait déjà une assez longue file d’attente le long de la rue. J’ai bavardé avec Barbara venue elle aussi faire ses courses. Je m’étais dit que les employés devaient sûrement remplir les rayons le matin et comme j’avais entendu que les œufs commençaient à manquer, je voulais être dans les premiers clients. J’ai trouvé des œufs mais n’en ai pas acheté trop non plus, ne voulant pas être de ces égoïstes qui accumulent des stocks sans se soucier des suivants.
La visite dans un supermarché ces temp-ci ressemble à un ballet, une chorégraphie précise dans laquelle les gens s’esquivent sans en avoir l’air. Il faut maintenir la désormais familière « distanciation sociale » (pourquoi pas « distance » ?) d’au moins un mètre avec son plus proche voisin. Dans l’étroitesse des allées, c’est parfois difficile. Les efforts discrets d’évitement se doublent de la vigilance des agents de sécurité qui surveillent les entrées. Un client sort, un autre entre. Les caissières sont désormais séparées de la clientèle par une paroi de plexiglas et portent des gants. Les masques manquent encore. J’ai payé mes courses et chaleureusement remercié la caissière qui n’a pas eu l’air de s’étonner de susciter autant d’attention. Cette crise aura entre autre conséquence bénéfique celle de mettre en lumière l’utilité, le caractère indispensable de certaines professions modestes : les livreurs, les magasiniers, les éboueurs, les caissières et agents de sécurité, sans parler bien sûr de tous les brancardiers et infirmiers, aide soignants, filles de salle, bref tout le « petit personnel » (curieuse expression) qui chaque jour fait sa part et est en contact potentiellement avec le Covid 19. J’ai l’impression que les applaudissements qui résonnent dans les rues à 20 h chaque soir les incluent tous. C’est notre humanité, notre fragilité commune, que nous soyons « puissants ou misérables » qui nous est rappelée en ces temps de pandémie. Un lieu commun, mais passons…
Je me suis aujourd’hui encore consacrée une partie de la journée à des tâches domestiques : deux repas préparés pour 6, lessives étendues puis linge réparti entre ses propriétaires. Et j’ai assuré la présence indispensable auprès de mes élèves. Certains sont assidus et sérieux, d’autres bien plus détachés.
Ce soir à 21h30, coup de téléphone quasi désespéré de Fred qui est au bout du rouleau. Il est incapable de prendre de la distance. Un dysfonctionnement de la plateforme Parcoursup l’empêche de rentrer ses appréciations. Et il en fait tout un plat. Je tente de le calmer, lui dis de fermer son ordinateur et de se changer les idées, que ce n’est pas si grave et qu’il doit relativiser. Je me donne l’impression d’être si peu affectée par ce problème qui au demeurant pourrait bien être aussi le mien, puisque nous partageons la responsabilité de cette classe. Je suis si détachée que l’échange en est devenu presque comique. Mais Fred est émouvant et admirable d’un certain point de vue. Il a raccroché après avoir enfin consenti à m’entendre.
Regardé ensuite un documentaire sur Barbara. Que de belles chansons !
J’ai oublié de dire combien nous avions ri au dîner avec nos jeunes. Quelle chance de les avoir avec nous et de parvenir grâce à eux à maintenir cette ambiance si joyeuse !
Nous avons appris que le Conseil Supérieur Scientifique avait rendu son verdict : il faudrait prolonger le confinement de 4 semaines. Cela nous amènerait jusque fin avril. Le gouvernement devrait annoncer en détails les nouvelles mesures et modalités demain. Attendons donc.
25 mars 2020
Jour 9 du confinement
Aujourd’hui nous n’avons pas regardé les infos et je trouve que cela renforce encore l’impression de confinement. Les morts ont beau s’ajouter aux morts, la pandémie s’étendre à tous les continents, les hôpitaux craindre la surpopulation et la bourse faire le yoyo, nous pouvons faire mine de l’ignorer. Je ne sais pas si ce qui est en train de se passer dans le monde est plus irréel lorsqu’on en parle, lorsqu’on en voit les images ou au contraire lorsqu’on se contente de l’ignorer. C’est étrange. Nous vivons désormais dans une routine que plus grand chose ne vient déranger. Et tant qu’aucun de nous ne tombe malade, les choses vont se poursuivre ainsi. Chacun est concentré sur sa tâche : je m’occupe de l’intendance et tente de garder un lien avec toutes mes classes, même si j’ai bien conscience que la motivation des élèves est fragile. Ils ont la tête ailleurs, bien sûr. Le virus, la crainte qu’on en a, ou même la fascination que cette catastrophe exerce sur nous occupe une grande place dans notre esprit et les perspectives sont si floues, la reprise tellement lointaine et incertaine que l’élan qui nous pousse habituellement dans le travail peine à perdurer. Lorsque je reçois un mail me prévenant que tel élève est confiné en famille à St Barth et qu’il faudra être compréhensif et tenir compte du décalage horaire au moment de lui réclamer les devoirs, cela me laisse songeuse…
Aujourd’hui la porte parole du gouvernement, Sibeth N’Diaye a eu des mots malheureux. Elle a prétendu que ce n’était pas parce que les enseignants ne travaillaient pas en ce moment qu’il fallait les envoyer ramasser des fraises (pour venir en aide aux producteurs qui ne peuvent plus compter sur leur main d’œuvre étrangère habituelle). Comme si nous ne travaillions pas ! C’est outrageant d’entendre ça et ça révèle une fois encore l’avis général sur notre implication professionnelle. Certes il en est pour qui la charge est plus lourde que pour d’autres, mais pour ma part je n’ai pas du tout l’impression d’être en vacances. Je tâtonne, je bricole un peu, ça oui. J’improvise, dans des conditions nouvelles. Mais pour ce qui est de me rouler les pouces, pas vraiment ! Pourvu que nous ne soyons pas obligés de continuer de faire cours au mois de juillet ! Après ces longues semaines d’enferment passées devant nos écrans, nous aurons plus que jamais besoin de bouger et de souffler. Cela dit, des sacrifices seront sûrement demandés à tout le monde. Ce sont les événements graves et inédits qui l’imposent. A savoir si le sens du devoir et celui du service public seront universellement partagés…
Il fait très beau de nouveau et c’est encore plus rageant. Nous sommes en train de « rater le printemps ». Et le printemps, c’est la mesure du temps qui passe. Ne calcule t-on pas l’âge des gens en nombre de printemps ? Eh bien, à m’en voir confisquer un, j’ai d’un coup l’impression d’avoir vieilli. Moi qui aimerais tant observer le réveil de la nature dans le jardin de Bretagne ! Demain je vais demander à Lydie de filmer le jardin et de me le raconter ensuite. Je veux savoir si le gingko s’est finalement mis à bourgeonner, si le lilas de Michel est définitivement mort, si les dahlias prennent et si les agapanthes se plaisent là où je les ai replantées.
26 mars 2020
Jour 10 du confinement
Un jour et 300 morts de plus. C’est terrifiant. Et pourtant personne ici ne semble terrifié. Nous sommes maintenant tous à l’aise dans cette routine. Les trois garçons sont gais et assidus. Ludo fait preuve d’une endurance au travail impressionnante. Je ne doute pas que ce qu’il fait l’intéresse. Quant à moi, je suis l’ange du foyer. Je remplis le frigidaire, je décide des menus, et prépare les repas, je remplis les machines de linge, puis je les vide. J’organise, je donne quelques consignes d’ordre et de propreté et la maison tourne impeccablement ainsi. Nul doute qu’une partie de moi estime être de la sorte aux manettes, seule maîtresse de l’intendance et que ce rôle me plaise. Personne ne va s’en plaindre. J’ai la certitude qu’être bien nourris nous maintient le moral à tous. Le bienfait que j’y trouve, c’est d’avoir une maison remplie et des gestes simples à accomplir, dont le résultat est visible et satisfaisant. Rémi et Reda sont très faciles et semblent heureux chez nous. Ils me donnent une occasion inattendue de rendre service, de faire preuve de solidarité et de générosité dans l’accueil. J’en suis contente car ce n’est pas si facile de trouver dans l’agitation de nos semaines le temps de rendre service durablement. Vincent va bien lui aussi. Il a une grande force intérieure, je l’ai toujours su et une forte capacité de détachement, tout en étant attentif et ouvert aux autres. Anna se plaît à profiter de cette compagnie masculine. Elle s’intéresse à eux ; ils s’intéressent à elle. Notre bateau vogue donc calmement et joyeusement au milieu de la tempête planétaire.
J’ai donné mes cours, corrigés les devoirs, fait en sorte que les élèves sachent qu’ils sont suivis et pas lâchés dans la nature ni abandonnés à la solitude de cet éloignement forcé. J’ai aussi passé quelques coups de fil : Flo, Sylvie-Claire, Emmanuelle ; reçu et envoyé quelques messages. On retrouve, c’est vrai, le réflexe d’appeler les gens, réflexe qu’on avait perdu, au profit des échanges par mail ou sms. C’est surprenant de voir comme la communication évolue mais comme son besoin s’en fait plus que jamais sentir. On se lassera en revanche vite, selon moi, des apéros virtuels qui font florès ces jours-ci. Une fois passé l’excitation de la nouveauté. En général, au bout de 15 minutes, la conversation rendue difficile parles interruptions incessantes des uns par les autres, tourne court. Et puis le fait est que, privés d’activités, nous peinons à l’alimenter. On partage quelques nouvelles, quelques réflexions superlatives sur le caractère inimaginable de ce qui nous arrive, de l’épreuve qui nous rassemble, puis on fait quelques blagues, parce que jusqu’ici aucun d’entre nous n’a pris la tragédie en pleine face. Enfin on trinque en se souhaitant de continuer à bien se porter. C’est la phrase de l’époque : « Portez-vous bien ! ».
Je n’ai toujours pas entrepris de lire un livre. Je suis trop occupée. Mais j’ai reçu aujourd’hui le roman de Daniel Defoe : Journal de l’année de la peste, que j’avais commandé en prévision du confinement. Comme je n’ai pas cours le vendredi j’essaierai de le commencer demain.
Je me dis que lorsque tout sera terminé (quelle expression inquiétante !), il ne faudra pas que je me retourne et aie des regrets de n’avoir pas assez mis cette parenthèse à profit. C’est aussi le but de ce journal que Bénédicte m’a conseillé de tenir : garder la trace de mes impressions et le souvenir des petits faits et des réflexions qui auront pendant ces quelques semaines rempli mes journées.
27 mars 2020
Jour 11 du confinement
Je viens d’entendre que Jean-Paul Sartre avait dit un jour : « Nous n’avons jamais été plus libres que pendant l’Occupation. » Et nous, avons-nous jamais été plus proches, plus ensemble que pendant cette période de distanciation sociale ?
Ensemble et proches chez nous, oui, mais aussi ensemble avec et proches de toutes les populations du monde affectées par ce mal commun.
Par un étrange détour de l’histoire, par une farce sinistre du destin, nous nous retrouvons à passer tout notre temps en famille, avec deux membres supplémentaires qui viennent prendre la place de Jean et Hugo. Nous sommes six autour de la table à chaque repas, comme il y a bien longtemps. Et tout le monde se couche quasiment à la même heure, couvre-feu oblige. C’est bon de les avoir tout près et de façon si durable. A condition de mettre de côté la funeste raison de leur présence.
Anna, cela étant, commence à trouver le temps long, je le sens. Elle si active, si curieuse de découvrir de nouveaux lieux, de rencontrer de nouvelles personnes, pourrait assez vite se mettre à souffrir de l’enfermement. Elle hésite à aller rejoindre Fabio, mais il y a l’argument sanitaire et est-ce une bonne idée de se confiner avec lui et son colocataire dans un appartement qui ne compte même pas de pièce à vivre ? Je ne le pense pas, même si je conçois qu’ils se manquent l’un à l’autre. Plus tôt, je l’entendais rire et plaisanter avec ses amis de toujours dont les visages si familiers et que j’ai vus changer et devenir ceux de jeunes adultes, au fil des années, étaient répartis dans les vignettes sur le petit écran de son téléphone : Marie, Inès, Jean-Madior et Martin. Et je me disais qu’elle était vraiment elle-même dans ces moments là, avec eux. Mais peut-être ai-je pensé cela parce que c’est la Anna que j’ai toujours connue que je voyais alors, la petite fille chaleureuse et rigolote qu’elle continue d’être à mes yeux. Je ne sais pas grand-chose de celle qu’elle devient lorsqu’elle est loin de nous, avec ces amis plus tardivement rencontrés et que nous ne connaissons même pas. Il faut, me répété-je, la laisser devenir qui elle veut être, quitte à la perdre un peu, à ne plus la connaître si bien.
Le premier ministre a annoncé dans l’après-midi un prolongement de quinze jours du confinement, jusqu’au 15 avril et peut-être encore davantage si nécessaire. Cela nous a laissés plutôt indifférents. Nous ne souffrons pas vraiment de cette expérience. Nous prenons vraiment les chose comme elles arrivent, un jour après l’autre, pour ne pas nous laisser gagner par le vertige et la peur. La conférence de Bill Gates que j’ai regardée ce matin m’a glacé le sang. Elle date d’il y a quatre ans et il y explique que son pays n’est pas du tout prêt à se défendre contre le seul fléau qu’il faille craindre : celui d’une pandémie. Il y donne des explications en se basant sur l’expérience de l’épidémie d’Ebola et fait des projections ahurissantes, évoquant des millions de morts. Je conclu de cela qu’il est bien regrettable que cet homme visionnaire n’ait pas été élu à la place de Trump ! Puis je me rassure : au moins, le Covid 19, dans la plupart des cas, n’est pas mortel. Mais bon, lui qui était au démarrage décrit comme une simple grippette, certes parfois un peu mauvaise, s’attaque en fin de compte aussi à une population dont je fais, à coup sûr, partie. Ce n’est pas seulement ce que le prof d’anglais des garçons a appelé, non sans cynisme, « a boomer remover ». Une jeune fille de seize ans est même morte dans l’Essonne aujourd’hui. D’ailleurs une de mes élèves de première, Domitille, est malade. Je ne voudrais pas qu’elle le soit gravement.
J’ai passé pas mal de temps à faire la cuisine aujourd’hui : lasagnes pour midi, une soupe pour ce soir et un gratin de courgettes et pommes de terre pour demain.. Ces repas que je prépare contribuent, je le sais, à maintenir le moral de ma troupe. Et cela ne me dérange pas de m’y consacrer. Je sais que j’en suis capable.
28 mars 2020
Jour 12 du confinement
L’inquiétude m’étreint par moments. Je sens comme une fièvre qui court dans mes membres et je me dis alors que je pourrais bien moi aussi attraper ce virus. Bien sûr ! Pourquoi pas ? Je ne suis pas fatiguée en revanche. Le confinement n’est pas fatiguant, malgré la lourdeur des tâches domestiques. Je ne veux pas être malade. Et par moments, j’ai peur. Je me mets à imaginer ce qui pourrait m’arriver comme cela arrive à tant d’autres : plus de 2000 en France, 10000 en Italie. Mon humeur ne restera confiante que si je m’efforce d’ignorer ce que les media rapportent de la situation en France et dans le monde. Ils nous inquiètent. Faut-il refuser de savoir ? Se contenter de vivre dans un univers factice, imperméable aux nouvelles d’ailleurs. Bien sûr que oui, il le faut. Il faut confiner les corps et les esprits, limiter le regard de chacun tout comme on limite ses gestes. Et il faut raisonner au jour le jour, s’imposer une routine rassurante. J’ai téléchargé un programme de remise en forme sportive. Anna me conseille et m’encourage : renforcement musculaire, yoga… Ce matin il faisait très beau et nous avons marché une heure avec Ludo. Était-ce imprudent ? Je trouve qu’il est presque impossible d’admettre que le danger rôde à chaque coin de rue, invisible et affamé.
29 mars 2020
Jour 13 du confinement
La vie n’est pas la possession. Ce n’est pas l’emprise. J’ai écouté très tôt ce matin un podcast de France Culture et noté cette phrase sur le moment. J’ai dû la trouver juste et inspirante. Mais voilà, ce soir, elle ne m’évoque plus rien de particulier. Laissons la en suspens et nous y reviendrons plus tard peut-être.
Aujourd’hui a été une bonne journée. C’était dimanche et les garçons n’ont pas travaillé. Ils ont dormi tard, Vincent a joué sur sa PlayStation. Nous avons bien discuté tous ensemble : d’art conceptuel du rôle des musées, du scoutisme et de la vie à Ginette, encore et toujours. Ils y ont déjà tant de bons souvenirs ! Ils sont impatients d’y retourner je le sais. Mais avant cela, Reda aimerait revoir sa famille au Maroc. Son vol est prévu pour samedi prochain mais rien n’est moins sûr que ce départ. Il m’a dit s’être inscrit sur une liste établie par l’ambassade, des ressortissants marocains qui souhaitent rentrer chez eux. Nous verrons bien. Le risque qu’il prendrait en partant est de ne pas pouvoir revenir au moment où les cours reprendront. Mais quand cela sera-t-il ? On parle de début mai au mieux, peut-être début juin ! Au Royaume-Uni, il a déjà été annoncé qu’écoles et universités ne rouvriront pas avant septembre ! Cette situation est tout bonnement hallucinante. Je vais entamer demain ma troisième semaine de cours à distance, toujours sans savoir ni quand ni comment le bac va pouvoir se tenir cette année. Le ministre de l’éducation doit faire des annonces sous peu. Je suis curieuse de les connaître. Je ne suis pas plus inquiète que cela sur le sujet. Rien ne sera décidé qui puisse être défavorable aux élèves.
De jour en jour, la liste des morts s’allonge et l’âge des victimes diminue. Près de 3000 morts en France en moins d’un mois. Et de plus en plus de malades jeunes. Pourvu qu’aucun de nous sous ce toit ne l’attrape ! Je n’ai jamais vraiment envisagé cette possibilité jusqu’ici. Désormais je prends plus de précautions encore.
J’ai entrepris avec Anna un programme d’entretien physique. Nous alternons séances de renforcement musculaire et yoga. Je sens que j’en ai besoin. Je me sens pleine de courbatures après deux séances. Je suis heureuse de partager ça avec ma fille. C’est inespéré tout ce temps que nous avons à passer ensemble ! C’est le très bon côté de cette sale histoire. Quoique je ne sois pas sûre qu’elle a envie de prolonger le confinement chez nous plutôt que chez Fabio. Elle se montre tout de même très agréable et pleine d’idées pour tirer le meilleur parti de cette halte dans sa course.
30 mars 2020
Jour 14 du confinement
Aujourd’hui, j’ai demandé à mes élèves de première s’ils avaient pensé écrire eux aussi un journal, et, dans le cas contraire, comment ils pouvaient garder une trace de cette période inouïe. Ils ont bien conscience de vivre un épisode historique majeur et pour l’heure, ça les amuse plutôt. Ils avaient l’air serein et en forme. Ils ont insisté sur le plaisir qu’ils avaient à se retrouver en famille, même si plusieurs ont déploré les disputes continuelles de leurs parents. C’est donc vrai que les tensions conjugales se renforcent en cette période confinée et que les couples sont mis à rude épreuve. Pas de violence toutefois dans leur foyer, de ce que j’ai pu en deviner. Mais ces choses là sont évidemment sournoises et souvent indétectables. Plusieurs témoignages rapportent, confirment qu’hélas la violence dans le huis clos des familles redouble en ce moment. Un enfant de six ans est mort à l’hôpital, suite aux coups reçus de son père… C’est glaçant. Et je nous sens tellement à l’abri quant à nous. Il règne dans notre maison une atmosphère si sereine, si chaleureuse et légère. C’est une chance.
Une de mes élèves m’a touchée tout à l’heure car elle a répondu à ma demande de récits, de témoignages personnels sur la façon dont ils vivent le confinement en exprimant sa gratitude d’être si privilégiée, si protégée. J’ai trouvé sa réaction charmante. C’est une jeune fille que j’apprécie beaucoup par ailleurs pour sa gentillesse, sa spontanéité et sa joie de vivre. Dans l’ensemble, j’aime beaucoup ce groupe d’élèves. Seize, dix-sept ans est un âge qui m’intéresse et m’amuse. Ils sont attachants plus que ne l’ont jamais été mes étudiants de deuxième année de prépa, qui, en deux ans, n’ont jamais fait vibrer ma fibre maternelle. De ceux-là je ne garderai pas un très bon souvenir. Le dernier cours avec eux lundi a été un vrai soulagement. C’est le propre de notre métier. Chaque année les cartes sont rebattues. Avec certaines classes, le rapprochement ne se fait jamais, avec d’autres il est immédiat. De même que parfois, une rencontre avec un professeur peut marquer l’esprit d’un jeune à jamais, certains élèves peuvent laisser chez leur professeur un souvenir très fort et durable.
Aujourd’hui c’était l’anniversaire de Marie-Claude. Nous nous sommes donné rendez-vous sur Zoom, la nouvelle appli qui fait fureur. Jusqu’ici, c’était le moyen d’organiser des réunions professionnelles à distance, mais depuis quinze jours, c’est le moyen technologique le plus populaire d’organiser des apéros sans bouger de son canapé. Ce soir donc, nous étions réunis sur l’écran de l’ordinateur de Ludo, y compris marie depuis la Coruña et nous avons bu un verre tous ensemble. Mieux que rien…
31 mars 2020
Jour 15 du confinement
Très beau temps aujourd’hui encore, quoique bien frais. Je suis sortie tôt, vers 8h 30 pour le ravitaillement. C’est drôle, je n’utilisais pas ce mot avant. Je disais que j’allais faire des courses. C’est la vision de cette file d’attente de gens distants les uns des autres, en général silencieux ou bien occupés sur leur téléphone, qui fait forcément penser à l’époque des restrictions et des bons alimentaires. Désormais on ne fait plus les courses ni le marché, on se ravitaille. En tout cas, lorsque je suis sortie ce matin, l’air était très vif. Ce ne sont pas des températures de saison, nous dit-on à la radio. Mais qu’est-ce qui est de saison en ce moment ? Rien n’est ce qu’il devrait être. Tout est nouveau, inédit, impensable, ahurissant, hallucinant. Peut-être que la nature se porte mieux de cette parenthèse sans gaz d’échappement, ni sur les routes, ni dans le ciel, mais cette nature nous est interdite d’accès : parcs fermés, déplacements quasiment interdits. A moins d’avoir un jardin ou de vivre à la campagne, nous allons devoir nous passer d’arbres et de pelouses à la saison où ils sont en pleine renaissance. C’est tellement regrettable ! Et c’est à des différences comme celle-ci, entre confinement en ville, dans un univers minéral et confinement aux champs que se jouent les plus fortes inégalités. Des inégalités qui se creusent, se font plus marquées encore. Vu aux infos un reportage sur Marseille où la crise du logement est rude, suite à l’écroulement d’immeubles et à la menace d’autres écroulements. Les familles délogées sont très démunies et vivent dans des espaces minuscules. Et à côté de ça, un de mes élèves de terminale suit les cours en visio, confiné dans sa résidence secondaire à St Barth. Ca laisse rêveur…
En fin de journée les garçons ont fait une séance de sport. C’est très en vogue : on télécharge une appli et on suit un programme d’exercices sur plusieurs jours, programme constitué à la carte en fonction de l’âge et de l’endurance de l’intéressé. Anna a coaché la séance de yoga. Rémi et Vincent ont trouvé les enchaînements très difficiles, tandis que Reda s’est défilé pour venir regarder le journal télévisé avec moi. Près de 500 nouveaux décès en France où le nombre de cas dans les hôpitaux grimpe. Le total de décès en France avoisine les 3500. Qui l’aurait dit il y a un mois ? C’est effrayant ! A New York, un mort toutes les cinq minutes ces dernières vingt-quatre heures. Le chiffre m’a laissée sans voix. A ce rythme, la ville va se dépeupler, non ? Et en deux jours, deux de nos amis nous ont annoncé le décès d’un parent âgé…
1er avril 2020
Jour 16 du confinement
Pas de poissons d’avril ou presque cette année. Sans doute parce que les seuls qui nous viennent à l’esprit sont à propos de la durée du confinement. Jusqu’à Noël peut-être ?
En revanche un rendez-vous par Skype avec Anne-Laure et Stéphane à l’occasion de l’anniversaire de Nany. Je me demande ce qu’elle a ressenti en nous voyant sur l’écran de l’ordinateur, si loin d’elle pour son 86ème anniversaire. De la tristesse ? Je ne sais pas. La maison de Verfeil est trop grande, trop loin, et désormais en vente. Cette idée ne peut que les rendre tristes tous les deux. Ils sont à la fin de leur vie dans cette maison qu’ils aiment tant et où logent certains de leurs plus heureux souvenirs. C’est toujours un déchirement de se résoudre à vendre la maison où l’on a été heureux, même si celle-ci n’est pas la maison où leurs enfants ont grandi mais plutôt la maison où ils ont accueilli leurs petits-enfants et sont devenus grands-parents. Dans leur mémoire, elle résonne sûrement de rires et de cris joyeux. La piscine, où l’eau a verdi, reste vide presque tout l’été. Ils ne montent plus à l’étage et se sont installés au rez-de-chaussée, dans des pièces autrefois destinées à organiser de grands repas animés ou des parties de cartes. Presque tous les amis sont morts. Il serait raisonnable de se rapprocher aujourd’hui des enfants. Laisser derrière eux tout ce long passé, pour vivre brièvement le temps qui leur reste. Cela me serre le cœur de les savoir si seuls. Il est fortement déconseillé d’aller rendre visite à ses proches âgés en ce moment. Eux sont chanceux d’être ensemble encore. Ils parviendront au bout du chemin sans s’être lâché la main. C’est une grâce.
Cette journée a été très ensoleillée. Quelle ironie ! Il fait si beau. Le temps est devenu magnifique dès le lendemain du jour où a été annoncé le confinement. Je me désole de ne pas pouvoir vivre pleinement ce début de printemps. Qui sait quand nous repartirons en Bretagne ? Le ministre de l’Intérieur a expressément interdit les déplacements pour les vacances. Malgré l’impatience que nous ressentons, nous allons obtempérer par civisme, par prudence, et aussi parce que nos voisins de Plévenon nous détesteraient de rappliquer « chez eux » alors que les Côtes d’Armor sont très épargnées par la pandémie. Les Parisiens déserteurs ont fait l’objet de critiques violentes, voire de gestes hostiles lorsqu’ils se sont confinés dans leur résidence secondaire.
Je suis allée marcher dans les rues, d’un pas vif, afin de perdre quelques calories et faire le plein d’énergie solaire, de prendre l’air, cet air soudain plus pur. A mon retour, j’ai fait la séance de sport préconisée par cette application qu’Anna m’a installée. Les activités proposées sont assez entraînantes et libèrent de l’endorphine dont chacun connaît les bienfaits sur l’état moral. Il faut que je me tienne à cette discipline, tout comme je dois me tenir à celle d’écrire ce journal de confinement. Or la discipline n’est pas ce qui me caractérise en temps normal. Par ailleurs, depuis que je m’occupe de nourrir mes trois pensionnaires et me suis mise à leur service, sans avoir un programme réglé à la minute près, je m’organise plutôt bien pour parvenir à fournir qualité et quantité. Ce confinement aura mis à l’épreuve notre faculté d’adaptation et notre sens de la discipline, ça ne fait pas de doute.
3 avril 2020
Jour 18 du confinement
Je n’ai pas écrit hier soir. Couchée trop tard à cause d’une nouvelle (pas très récente en fait) série dont j’ai regardé trois épisodes : The Affair. L’histoire d’un adultère et d’une enquête policière (le titre en anglais ayant ce double sens). Très prenant, très bien joué. La difficile épreuve de la tentation et du désir coupable. Un personnage masculin romancier, ce qui me plaît, et l’action située sur la côte est des Etats-Unis, une station balnéaire du Maine ou bien à Long Island, où réside le beau-père, un auteur à succès dans une propriété de luxe. Bref, je me suis couchée à minuit et n’ai pas eu le courage de prendre ce cahier. Il faut pourtant garder ce rituel d’écriture quotidienne, faute de quoi ce journal n’aura pas le rythme nécessaire.
Jamais la banalité du quotidien ne se sera inscrite sur un fond aussi peu banal. Je m’explique : je n’ai ici à raconter que les activités domestiques les plus ordinaires. Je fais les courses, je prépare de bons repas équilibrés et roboratifs, je maintiens scrupuleusement un degré de propreté maximum dans la maison (allant ce matin jusqu’à désinfecter à l’eau de Javel les poignées de portes et de placards !). Et dehors, partout dans le monde, c’est le chaos. Dehors, il n’y a plus rien d’ordinaire. Juste une pandémie exceptionnelle, qui, même si elle n’est pas inédite et que les journaux nous rappellent l ‘hécatombe causée par la grippe espagnole au début du vingtième siècle, ou encore les ravages du Sida, gagne à une vitesse folle la planète entière et contre laquelle les populations tentent de s’organiser dans l’urgence. Et moi, sur cette toile de fond planétaire hallucinante, je me livre à des tâches modestes, dont il ne resterait aucune trace si elles n’avaient pas aussi pour vocation de soutenir le moral des troupes. Oui, il faut, nous disent certains, adopter une terminologie guerrière dans la situation d’aujourd’hui. Et la métaphore a filé, à commencer dans le discours d’un président soudain promus au statut de père de la nation, lui qui n’a rien connu de la guerre ni même de l’armée.
Je bataille donc à coups d’éponge contre le virus, le minuscule et surpuissant ennemi de l’humanité tandis que d’énormes avions ventrus atterrissent sur le tarmac de Roissy, débordant de caisses remplies de masques de protection sanitaire parce que pénurie il y a. Entendu hier aux infos l’histoire de ce stock de masques livré par la Chine pour les hôpitaux français, mais que les Etats-Unis ont détournés à leur profit, moyennant une surenchère de prix. Il n’y a donc pas de morale ? L’argent, la loi du plus riche que Trump incarne avec une si consternante arrogance, s’impose toujours en ces temps difficiles que vit le monde occidental. Mais dans le même journal télévisé, j’apprends que les jeunes dans les cités veulent se rendre utiles : ils font et livrent leurs courses à des personnes âgées, arrosent les jardins délaissés par leur propriétaire plus vulnérables. Pour certains, ils trouvent peut-être de cette manière ce qu’ils cherchaient : une place dans la communauté, un rôle à jouer qui les engage à se lever le matin. D’autres mettent à disposition des soignants des chambres dans leur hôtel vide et préparent dans la bonne humeur de copieux petits déjeuners à leurs hôtes. C’est aussi à la télévision que l’on apprend la réquisition d’un hangar transformé en morgue à Rungis. Sinistre annonce qui donne la mesure du drame humain en train de se jouer. Les images tournées dans les salles de réanimation laissent entrevoir des malades gravement atteints, et même fugitives, elles sont impressionnantes : les patients sont couchés sur le ventre, leur vie ne tient qu’à un fil, celui d’un branchement électrique. Les appareils de respiration sont de lourdes installations.
Interruption téléphonique. Alain, mon collègue de français, qui s’émeut de la disparité entre ses résultats et ceux de certains collègues de lettres qui ne se fatiguent pas beaucoup à évaluer leurs élèves. Pendant notre conversation, j’entends le signal de mon téléphone retentir plusieurs fois : un échange a lieu sur notre groupe WhatsApp entre les différents professeurs principaux de terminale : il va falloir tenir nos élèves jusqu’au début du mois de juillet ! et leur attribuer des notes qui compteront pour le 3ème trimestre et le contrôle continu qui tiendra lieu de bac cette année. On se prépare à un sacré pataquès ! Cet émoi général fait suite aux annonces de Jean-Michel Blanquer à onze heures ce matin. Comme je n’aimerais pas être à sa place, ni à celle de mon chez d’établissement ou préfet de division d’ailleurs ! Il fait bon n’avoir pour seules responsabilités que celles de ses classes et de sa famille. Cela me laisse suffisamment d’espace mental pour d’autres pensées, réflexions, rêveries… Je détesterais de toute façon et cela ne date pas d’hier, que mon esprit tout entier soit capté par des préoccupations professionnelles. Mon esprit et mon temps. Je n’aime rien plus que décider chaque jour de la façon dont je vais occuper le temps dont je dispose en dehors de ce temps de travail, et de cet espace mental qui m’est rendu. C’est un luxe suprême, et que beaucoup découvrent et célèbrent ces jours-ci, mais que je savoure depuis longtemps. Je suis toujours restée plutôt maîtresse de mon temps et à l’écart de la course contre la montre.
4 avril 2020
Jour 19 du confinement
Cet après-midi, Rémi est parti. Sa mère est venu le récupérer pour qu’il passe les vacances de Pâques à la campagne en famille.. Ils n’ont pas été arrêtés par la police, bien que le déploiement de contrôles sur les routes en ce weekend de début de vacances soit très important. Il fallait dissuader les Français de partir et d’éparpiller plus encore le virus. Nous avons sagement décidé de rester à la maison, à regret, mais si nous avions bravé l’interdit nous nous serions sentis égoïstes et inciviques. Je crois à la force de l’exemplarité. On reproche si souvent à nos dirigeant de manquer d’en faire preuve.
Pourtant une petite échappée en Bretagne pour rejoindre Hugo et Lydie me ferait plaisir et les garçons aussi seraient heureux de changer d’horizon. Seulement voilà, c’est strictement interdit. Et on ne doit pas se défausser de ses responsabilités envers les autres dans un moment pareil.
La journée a été radieuse et nous sommes allés marcher au soleil une heure. C’est vrai qu’il y a un peu de monde dehors, des familles, avec de jeunes enfants. Comment peut-on résister à l’envie de sortir avec un enfant jeune ? Ce doit être si difficile de l’occuper toute la journée entre quatre murs.
Anna et Ludo ont entrepris de repeindre le salon de jardin et en les regardant faire, je me suis dit qu’ils avaient de la joie à être ensemble. Anna est solide, et résiste bien à l’épreuve. Elle fait du sport tous les jours, ne se plaint jamais, a des occupations variées. C’est une compagnie délicieuse pour nous tous. Ce soir, elle a passé deux heures à nous préparer des ravioles à la ricotta et aux épinards frais. De la vraie cuisine ! Et avant cela, Reda nous avait, quant à lui, préparé un thé marocain, avec de la menthe fraîche que j’avais achetée pour l’occasion. C’était une grande première pour lui ! Il n’a jamais cuisiné quoi que ce soit de toute sa vie. Tant mieux s’il repart de chez nous en ayant développé de nouvelles compétences. J’avais ce soir un message de Meryem, sa mère. Elle n’a pas de mots pour nous remercier de ce que nous faisons pour son fils. Sa gratitude et la façon si « orientale » qu’elle a de l’exprimer me touchent. J’ai le sentiment très agréable de l’aider vraiment à vivre mieux l’éloignement de Reda. Il faudra que je lui dise à mon tour que je lui suis reconnaissante de me donner l’occasion de faire acte de générosité et de solidarité. Ce n’est pas un effort d’ailleurs. Et je le fais autant pour Vincent que pour Reda. Un jour, nous irons à Casablanca j’espère, et il nous servira de guide.
5 avril 2020
Jour 20 du confinement
Magnifique journée de début de printemps. Il faisait plus de vingt degrés cet après-midi au soleil et le ciel était d’un bleu pur comme jamais. Les avions ont pratiquement cessé de voler et on ne voit plus aucunes de ces longues traînées blanches qui zèbrent l’azur en temps normal. Les habitants de la Terre se terrent. Près de la moitié de l’humanité est consignée dans ses pénates, que ce soit un building à Hong Kong ou un ryad au Maroc, un appartement haussmannien ou une villa à St Barth, ou encore un studio à la cité des Anges, le confinement est la règle. On ne voyage plus ou presque. On fait l’apprentissage de la sagesse pascalienne : on reste en repos dans sa chambre, voilà tout. C’est difficile.
D’ailleurs nous sommes sortis marcher un peu, pas loin : pas plus d’un kilomètre autour de son domicile et pas plus d’une heure, voilà ce qui est écrit sur l’autorisation que l’on emporte avec soi. Nous voulions admirer les feuilles vert tendre qui sont apparues depuis peu, les forsythias jaune d’or, les premières grappes de lilas et les bourgeons de glycine qui embaumeront les rues du quartier dans quinze jours. On n’apprécie jamais autant la liberté que lorsque l’on en est privé. C’est une évidence mais certaines évidences sommeillent jusqu’au moment où elles se révèlent à nous, et alors la prise de conscience a la saveur d’une découverte. Je pensais à la condition des prisonniers avec plus de conscience que jamais tout à l’heure en marchant. Je me figurais pour la première fois de ma vie l’ampleur de cette perte qu’ils subissent. Ne plus pouvoir aller et venir, « prendre l’air » comme on dit étrangement. L’air peut-il être pris, et à qui le prend-on ?
Nous avons déjeuné dehors puis Ludo a repeint la table en fer de notre cour. C’est bien plus joli comme ça : tout blanc et propre ? et c’est une façon utile d’occuper un dimanche après-midi. Habituellement nous n’aurions pas passé l’après-midi chez nous. Nous serions sûrement allés en Bretagne où le temps était radieux. Hugo et Lydie nous envoient des nouvelles et des photos. Les y savoir heureux nous console de ne pas y être nous-mêmes.
J’ai confectionné des cornes de gazelle, pour Reda, mais aussi pour les autres, car nous aimons tous. C’était amusant et pas très difficile. Certaines étaient mieux façonnées que d’autres et conformes à l’image sur le livre de recette. D’autres, plus moches, mais Vincent les a trouvées très bonnes. On a plaisanté sur le fait qu’il ne fallait pas négliger les moches. Ce n’était pas bien malin mais rigolo.
Et puis la journée a passé, à la fois lentement et vite : deux coups de fil, un apéro Zoom avec la team G&G, deux épisodes de la Casa de papel (assez répétitif et violent) mais pour le plaisir de partager ce moment avec les garçons et Anna. Il nous arrive si rarement de nous retrouver ensemble devant le même film !
6 avril 2020
Jour 21 du confinement
Demain nous attaquerons la quatrième semaine de cette étrange expérience. Je ne peux pas vraiment dire que j’ai installé une routine ni établi un programme, cela va trop contre ma nature. Ce sont les repas qui rythment nos journées. Celles-ci se ressemblent sans être vraiment identiques. Je sors parfois le soir, d’autres fois le matin. J’improvise. Je ne pense pas savoir vivre autrement. Les gens qui prévoient, programment et anticipent sont de grands angoissés à qui le vide fait peur. Ce n’est pas mon cas. J’aime le vide, comme j’aime le silence et ne suis effrayée ni par le premier, ni par le second.
Tout de même je m’impose ce petit travail d’écriture, parce que je m’en voudrais et aurais de grands regrets si je ne le faisais pas. Ecrire son journal n’est ni pesant, ni difficile, puis qu’il ne s’agit que de rapporter des faits, ébaucher des réflexions. Pas le lieu pour approfondir ni élaborer une théorie, ni construire un univers et des personnages imaginaires. Je n’ai rein relu jusqu’ici de ce que j’ai écrit dans ce carnet. C’est ma règle : je note au fil de la plume les pensées qui me viennent. Je ne me relis pas, ne me corrige pas. Très peu de ratures. Au final, ce sera peut-être sans intérêt, indigent et plat. Peu importe. Il y aura une trace. C’est ce que je veux.
Nous avons décidé de regarder un film par jour pendant les vacances, un classique, afin d’enrichir la culture des garçons. Aujourd’hui : Casablanca. Reda qui vit dans cette ville voulait le voir. Vincent s’est fait la remarque qu’il n’avait pas vu de « film d’amour » depuis bien longtemps. Cela m’a fait sourire. Ils ont plutôt aimé le film, même si l’action est limitée et le rythme lent par rapport à ce qu’ils ont l’habitude voir. Leur prof d’anglais avait mentionné Humphrey Bogart. Désormais ils le connaissent. Il leur a aussi parlé de James Dean. Alors demain, ce sera la Fureur de vivre. La période est idéale pour ce rattrapage cinématographique.
Il faudrait que je me mette à mes albums photos. Cela prend beaucoup de temps et donc le moment est aussi propice à ce genre de travail. Notamment nos dix ans sur le Chemin de Saint Jacques. Je dois les consigner. C’est une si belle aventure ! Cette année nous y avions renoncé, faute de trouver la date qui convenait à tout le monde et j’avais de grands regrets. Mes regrets ont disparu puisque les événements nous auraient de toute façon contraints à annuler. Qui sait si le mariage de Marie et Paul prévu le 20 juin va avoir lieu ? Qui sait quand le confinement va prendre fin ? Qui sait si ce carnet comptera assez de pages pour que j’y écrive jusqu’à la fin de cette crise ? Et surtout, qui saurait nous dire si nous sortirons différents de l’expérience, sur un plan individuel et sur un plan collectif ? Je ne vois pas forcément le lien à faire entre ce virus qui nous paralyse et un éventuel impact sur nos modes de consommation, d’alimentation, de travail, etc.
Certains prédisent que nous allons faire davantage de télétravail. Pourquoi ? Parce que les salariés et les entreprises en auront éprouvé les bénéfices ? Parce que cela fera baisser le nombre de passagers dans les transports et de voitures sur les routes ? Peut-être. D’autres affirment que nous allons consommer des produits plus locaux. Ah bon ? Est-ce que cela n’est pas plutôt à cause d’une prise de conscience déjà depuis longtemps entamée de la catastrophe écologique qui nous pend au nez ? Cette crise-ci est sanitaire et la crise environnementale l’a précédée de loin, non ? D’autres encore assurent que nos relations sociales vont être transformées : moins de contacts physiques, ni poignées de main, ni embrassades hors du cercle familial. Soit. Cela je peux le comprendre. Et c’est tant mieux. On s’est trop longtemps forcés par conformisme social à embrasser sans envie des quasi étrangers.
Quoi qu’il en soit, il faudra tirer les conclusions et réfléchir ensemble, sans tout mélanger non plus. Que nous soyons trop dépendants de la Chine en termes de production de médicaments notamment, c’est certain. Si cette crise pouvait rapatrier quelques industries de production en Europe, sans tomber dans un protectionnisme nationaliste nauséabond, ce serait un bienfait. Et restaurer aussi le rôle protecteur de l’Etat, redonner du prestige et de la crédibilité au Service Public, des moyens aux hôpitaux, ça oui ! Il n’y a qu’à voir comme les Etats-Unis sont pris de panique avec leur système de santé si précaire et insuffisant.
7 avril 2020
Jour 22 du confinement
Encore une journée de soleil radieux. Les températures sont estivales. Le confinement se prolonge et devient de plus en plus contraignant pour chacun. J’ai fait une entorse eu règlement en me rendant une heure chez Virginie. Nous sommes restées dans son jardin à bonne distance l’une de l’autre. Les garçons de leur côté sont sortis ensemble acheter des bonbons au Monoprix, alors que les courses doivent être faites par une seule personne par foyer. Bref, je sens bien que nous sommes tous tentés par le « relâchement » que les responsables nous présentent comme inacceptable à ce stade de la pandémie. Il ruinerait tous les efforts déjà consentis.
Ce matin, une heure de marche rapide entre 9 et 10. C’était très agréable. Je n’ai croisé quasiment personne. J’ai téléphoné à Claire pour prendre des nouvelles. Ensuite ma séance quotidienne de sport à la maison. C’est vrai que l’exercice physique soutient le moral. En début d’après-midi, nous avons organisé notre deuxième séance de vidéoclub avec Vincent et Reda : La Fureur de vivre (1956), James Dean (excellent) et Nathalie Wood. UN beau film sur l’adolescence en mal de repères. Les garçons ont bien aimé. Ils sont très volontaires pour découvrir ces films culte et pour moi c’est vraiment une aubaine !
Vincent a eu sa note de la dernière composition de physique, réalisée en confinement : 16,5/20. Il est troisième de sa classe, très content. Je suis très fière de lui, pas seulement de ses facilités intellectuelles, mais de sa personnalité tout entière, que je trouve magnifique. Il est très inspirant.
Pendant ce temps, Anna fait preuve d’une persévérance et d’une volonté qui font mon admiration. Hier, au nom de toute la classe, elle a rédigé une lettre de protestation à la responsable de son master qui depuis le début de cette histoire n’a pas communiqué le moindre message de soutien ou d’information aux étudiants. La lettre était un modèle. Le ton était ferme et maîtrisé et le style impeccable. D’elle aussi je suis très fière. C’est une belle personne.
Je suis obligée de reconnaître que ces quelques semaines que nous vivons ainsi sans nous éloigner les uns des autres a des côtés très agréables et je mesure le prix de cette proximité inespérée avec deux de mes enfants.
Ce soir, nous avons prévu de retrouver Jean et Katie, Hugo et Lydie par visioconférence.
Il est clair que ce confinement aura eu un impact profond sur les relations familiales en général et j’ai une pensée pour tous ceux chez qui il engendre tensions et violences.

